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Petite anthologie occidentale/orientale

 

 

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soufisme orientalisme ésotérisme mystique

 


soufisme orientalisme ésotérisme mystique
HENRY CORBIN

Henry Corbin
[…tenter de prévenir la catastrophe redoutée.]

 

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Ce que nous appelons l’aventure occidentale, c’est cette application de l’intelligence à l’investigation scientifique d’une nature désacralisée, qu’il faut violenter pour en connaître les lois et en soumettre les forces à la volonté de l’homme. Elle nous a menés là où nous en sommes : un prodigieux essor technique transformant les conditions de la vie, il n’y a pas à le nier ; le monde entier en est bénéficiaire. Mais en même temps aussi elle nous a menés à une situation que nous appellerons antidémiurgique, en ce sens qu’elle est la négation de l’œuvre créatrice, puisqu’elle met l’humanité terrestre en mesure de détruire, d’anéantir son habitacle, cette Terre dont elle tire son nom et sa subsistance. Œuvre de néant et de mort qu’il faut regarder en face pour la dénoncer, à la façon dont les Sages de l’ancienne Perse ont été les premiers, sinon les seuls, à regarder dans les yeux l’atroce Ahriman.

Mais observons bien ceci. Au fond du prodigieux effort conquérant de la science occidentale, il y a quand même une ascèse spirituelle. Songeons au nombre de vies humaines dont les découvertes de l’Occident ont demandé le sacrifice. Quand nous prenons confortablement place en avion, avec un sentiment de sécurité, justifié ou non, ayons une pensée pour tous ceux qui au début de ce siècle ont sacrifié leur vie pour que nous en arrivions là. (Je vous renvoie au pathétique Vol de nuit de Saint-Exupéry.) Songeons au capital d’intelligence incommensurable investi dans toute la machinerie qui recouvre peu à peu notre Terre. À quoi bon vitupérer l’Occident, si l’on est dans la nécessité de l’imiter, voire de lui ressembler ? Mais la confiance avec laquelle l’Occident au début de ce siècle croyait encore, en développant la technologie, aller vers le bonheur, vers le paradis retrouvé, nous donne aussi la mesure aujourd’hui de son désespoir. Il y a eu dol et tromperie. La science libératrice a créé un outil de mort. Mais ma conviction est que ce désespoir porte en soi la rédemption de l’Occident. Seul ce qui sécrète le poison peut sécréter l'antidote. « Seule guérit la blessure l’arme qui la fit », déclare Parsifal dans le drame de Richard Wagner. J’ai confiance qu’il y a encore en Occident assez d’« Orientaux » au sens sohravardien du mot, pour envisager ce salut.

Et là même m’apparaît la situation tout autre créée par l’occidentalisation de l’Orient, cette fois au sens géographique de ce mot. Se procurer, utiliser, adopter, c’est une chose. Découvrir soi-même, c’est une autre chose. Je rappelais tout à l’heure que les idéologies socio-politiques de l’Occident sont les laïcisations et sécularisations des systèmes théologiques antérieurs. De nouveau, nous constatons ici l’efficacité redoutable des sciences philosophiques et théologiques, à qui la mode de nos jours voudrait dénier toute portée pratique. Si redoutablement efficaces au contraire, qu’elles nous donnent sinon la clef, du moins l’une des clefs principales de la situation. Alors nous tous, les Ahl al-Kitâb, ceux des « communautés du Livre », nous avons à considérer ensemble notre passé théologique. Nos Livres saints, Bible et Qorân, nous ont placés, pour les comprendre, devant les mêmes problèmes ; je rappelais tout à l’heure l'origine théologique du concept d’herméneutique, dont on fait un si grand usage de nos jours. Mais là même une constatation décisive s’impose. Si je relève les événements du monde spirituel que je connais assez bien, celui de la gnose ou théosophie mystique shi’ite, ‘erfan-e shi’î, je constate que chaque fois que l’on a été mis devant les mêmes problèmes, on a opté pour les solutions qui étaient celles rejetées par les décisions du christianisme officiel en Occident.

Voilà pourquoi il serait capital d’envisager conjointement dans le détail, les uns et les autres, notre histoire théologique et philosophique. Ce qui a évolué en Occident en idéologie laïcisée, ne se retrouve pas ici en Orient. Alors comment les choix et les décisions procédant de cette sécularisation occidentale, seraient-elles transposées en Orient sans lui faire violence, sans le détruire ? Il y a là, je crois, un jour tout nouveau sous lequel envisager l’impact écrasant de l’Occident sur ce qui fut l’Orient traditionnel. Ici nous ne pouvons plus dire : ce qui a sécrété le poison sécrétera lui-même l’antidote, - puisque ce n’est pas ici que le poison fut sécrété. Alors que se passera-t-il ? Nous sommes encore au cœur du processus ; il est encore trop tôt pour le comprendre et le dire. Mais il n’est pas trop tôt pour tenter de prévenir la catastrophe redoutée. Je dirai que la lourde responsabilité de cet effort pour comprendre et pour parer à la situation incombe pour une grande part à la philosophie comparée, même si elle ne dispose pas encore de l’armement suffisant pour faire totalement face à sa tâche.

Cette responsabilité, quels hommes l’assumeront ? II y a un type d’homme qui a été le fleuron de cette culture traditionnelle en ce pays. Ce sont ceux que l’on désigne comme les ‘orafâ, les théosophes mystiques, chez qui le haut savoir est indissociable d’une haute spiritualité et d’une haute moralité. À ce type d’homme ont correspondu dans la tradition spirituelle de l’Occident ceux qui furent les supports de cette tradition, jusqu’au moment où fut dénoncée la « trahison des clercs ». Quand les clercs trahissent, il reste ce type d’homme issu de la culture moderne désacralisée, celui que l’on désigne communément comme l’« intellectuel », pour qui le plus souvent le mot spiritualité n’a plus de sens, parce que l’agnostique a détruit en lui l’homme intérieur. Cela veut dire qu’il y a dissociation chez lui entre la pensée et l'être, entre l’être et le faire. Cette dissociation, c’est précisément elle que Sohravardî voulait prévenir, en préconisant son idée du Sage parfait qui doit cumuler la connaissance philosophique et l’expérience spirituelle, parce que ni l’une ni l’autre ne peuvent être menées à bien indépendamment l’une de l’autre. Ce sont ces Sages qu’un hadîth célèbre désigne comme les successeurs des prophètes.

»



Henry Corbin,
Philosophie iranienne et philosophie comparée,
Académie impériale iranienne de philosophie, Téhéran, 1977, pp. 47-49.

 

 

 

Portrait d'Henry Corbin – © Association des Amis de Henry et Stella Corbin.

 

 

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